NUMERO 1 MONDIAL !

Une saison magnifique, tant par les résultats qu’elle n’a de sens. Espoir, doutes, volonté, combativité, ambition, déception, obstination, abnégation, ombre, lumière, joie, colère, soutien, isolement, confiance, réussite, ensemble... J’ai commencé le tir à l’arc alors que j’avais neufs ans, alors que j’étais colérique. Ma mère choisissait de me faire découvrir ce sport, judicieusement, en me laissant la liberté de répondre au «qui je suis ?» et au «pourquoi je suis fait ?». Après deux ans je stoppais pour reprendre un arc onze années plus tard, en 2004, alors que je commençais ma vie professionnelle dans la marine. J’ai appris l’autonomie par mon enfance et par mon métier, quel beau cadeau... J’ai voulu faire de la compétition, encouragé par mon coach gardéen, puis je voulais rejoindre la tête du classement national, et figurer ensuite sur la première page du classement mondial. Chemin faisant entre mes bateaux de guerre et plus tard le sémaphore, ce parcours militaire m’apportait une vision décalée de ma vie de sportif de haut niveau, comme un amalgame entre le jargon de mataf et l’étude de la performance sportive. En 2011, je suis sélectionné pour l’école des cadres de la marine, et j’en sortais avec le diplôme en poche, en parallèle de ma sélection pour les coupes du Monde. Même si je ne suis pas tombé au bon endroit et avec la bonne personne à la suite de ce cours breton, j’ai découvert la véritable adversité, celle qui vous affirme la présence d’un risque, et qu’une personne souhaite vous nuir. Merci, monsieur le Directeur, d’avoir servi de catapulte à mon émancipation.

Découverte de la concentration, travail du but, début de la «recordite» et de la «championite». Ce sont les virus des champions, des records... La première fois que j’ai entendu le terme «recordite» était lors d’un reportage sur l’apnéiste Stéphane Mifsud de Porquerolles, il en parlait avec passion, et sa famille le suivait, à fond. Atteint par la force des choses de nomadisme intensif, j’étais immergé dans ce désir de conquête, et j’en ai parlé à mes proches. J’ai rencontré des personnes extraordinaires, qui m’ont aidé, qui m’ont appris, qui m’ont laissé voler de mes propres ailes, quelques fois en me relançant dans les airs... La championite isole, pour un temps, le temps de se réaliser dans un but concret dont il faut parler à ses proches pour ne pas devenir sauvage. Toutefois, la majeure partie de ce temps, un silence leur est pratiquement imposé. Leur force est aussi grande que celle qui m’anime chaque jour pour continuer.

En 2012, je remporte ma première médaille individuelle sur le circuit FITA lors de la troisième manche de la coupe du Monde à Ogden, au Nouveau Monde, pays de la liberté, où tout y est possible. Les portes de la prestigieuse finale de la coupe du Monde s’ouvraient pour moi, qui regardait les finalistes des années précédentes avec des yeux de gamin. Les tops 8 des qualifications devenaient réguliers, les quarts de finale aussi... J’allais devenir militaire de carrière, et donc professionnellement plus stable, en ôtant les questions du «vais-je réussir mes brevets militaires, vais-je obtenir des affectations qui conviendront au sport de haut niveau ?». Je voulais faire de l’année 2013 l’année où j’allais récolter les médailles, les résultats, la grande expérience des terrains de finale du circuit mondial, et savoir ce dont pourquoi je suis fait.

Thumbnail image2013. Avec une saison salle de dingue, je concrétisais mon niveau dans cette discipline avec un record de France à 598 point sur 600 possible et une moyenne nationale à 597. Je décroche la médaille d’argent au très relevé tournoi de Nîmes, et enfin le titre de champion d’Europe sur des matchs au score parfait. Le nouvel objectif était alors de transférer le potentiel au tir FITA. Pas si facile, réglages chaotiques et fins, préparation difficile du fait du travail de jour et de nuit dans le milieu opérationnel de la marine, un manque de réussite sur les premières compétitions individuelles internationales, je me sentais vraiment mal barré. Mon Commandant me convoquait en avril pour discuter de ma situation. Je l’avais interpellé sur le fait que j’allais avoir beaucoup d’absence durant l’été en raison des coupes du Monde, des jeux mondiaux, de la finale parisienne, des championnats du Monde. Il m’avait alors dit «pour être champion d’Europe, vous devez aussi vous entraîner dans de bonnes conditions, je vous détache donc du service collectif et du service de nuit, vous serez en heure de bureau, et vous irez vous entraîner de cette façon en fonction de vos besoins». Euh, ah, oh, mais, bon, what ?, is it a joke ??? Depuis ma première sélection en équipe de France en 2007, c’était la première fois que je recevais cette liberté d’agir, cette reconnaissance, et j’avais carte blanche. J’ai joué le jeu, en travaillant en mode bureau le matin ou l’après-midi, et je m’entraînais sérieusement au club de La Garde à proximité de mon lieu de travail, dans d’excellentes conditions. Les équipes de quart de la vigie ont fait preuve de beaucoup de compréhension et d’empathie par rapport à ma situation : je ne peux pas être détaché à 100%, je ne suis pas sportif olympique, et je suis dans une spécialité opérationnelle. Toutefois, je suis sportif de haut niveau, et c’est là toute la difficulté de ma gestion militaro-sportive. Mon Commandant a joué une carte audacieuse, il fait partie de ces personnes qui auront marqué mon parcours. Merci Commandant. Je participais au grand prix européen de Riom, puis aux deux premières manches de coupe du Monde à Shanghai et à Antalya, avec un rythme quasi normal, une nouveauté quelque peu troublante à vrai dire...

J’avais besoin de plus encore, et je ne pouvais pas tomber dans l’abus de confiance en m’entraînant toute la journée sans me pointer au travail. Alors en dehors du service collectif du sémaphore, j’ai pu poser des permissions (vacances) dans la période qui me convenait : une vingtaine de jours avant de partir en Colombie pour la troisième manche de la coupe du Monde et pour les premiers jeux mondiaux arc à poulies FITA. De cette façon, j'étais "en perm" et je n'avais pas de compte à rendre sur ma présence ou mon absence en cette période intensive. Je n’arrivais pas à trouver le grain de sable dans la machine, et j’ai passé vingt jours à démonter, remonter, tenter, changer le matériel... Vingt jours à en passer par toutes les couleurs, en autarcie familiale, dans mon studio de 24m2 valettois qui prenait l’allure d’atelier d’arcs et matos en tout genre. Colère, tristesse, inquiétude, joie, choix, certitudes et doutes, isolement, remise en question, questionnement... je devais faire confiance à mes pressentiments pour avancer. J’allais enchaîner juillet, août, septembre et octobre à partir vers les évènements mondiaux les plus importants de toute ma carrière sans trève et je n’étais pas opérationnel. Inquiet bien des soirs, je repartais tous les matins vers le pas de tir avec la même idée en tête : «recommence».

Thumbnail imageDépart vers la Colombie, la troisième manche de la coupe du Monde se pointe et je suis deuxième des qualifications, pourtant toujours avec un grain de sable dans le roulement. Je trouve ce grain de sable après une nouvelle défaite en match et je rectifiais cela pour les jeux mondiaux. Grande ambition pour ces jeux mondiaux de Cali, je décrochais le quota grâce à mon top 10 mondial 2012 (#4) et il s’agissait des premiers jeux mondiaux pour l’arc à poulies FITA, l’antichambre des jeux olympiques et une cérémonie d’ouverture démente dans une arène pleine de quarante mille spectateurs... Je me redécouvrais sur des qualifications mal entamées, pour me retrouver en finale, et prendre un pied dément à tirer devant 2500 personnes dans les tribunes. Ok, c’est reparti... Deux semaines après la Colombie, départ pour la quatrième manche de la coupe du Monde en Pologne. Pour figurer parmi les finalistes de la coupe du Monde au Trocadéro, je devais être en finale. Les conditions météo étaient parfaites pour un PJ back tension, et les 10 s’empilaient jusqu’à remporter mon premier Or mondial. En prime, ma place en finale au Trocadéro, et ma montre Longines. Je ne voulais pas m’acheter de montre, car je voulais la gagner... J’ai mis cinq ans, elle est à mon poignet, elle est un symbole fort de cette saison. En finale au Trocadéro, je tire à domicile le plus beau match de toute ma carrière jusqu’à présent. C’est l’histoire d’un «6» qui valorise toutes mes autres flèches du match plantées dans le 10, qui illustre la pression qui ne se voit pas, qui démontre ma ténacité et ma volonté de faire les choses jusqu’au bout. Pascale Lebecque et moi avons fait retentir notre hymne national au pied de la Tour Eiffel, devant nos plus proches, pour chacun de nous, en battant la meilleure équipe du Monde dans un match de toute beauté qui aura doublé son titre de championne du Monde une semaine plus tard en Turquie, les italiens Sergio Pagni et Marcella Tonioli. C’est un moment que nous ne risquons pas d’oublier, au coeur d’une arène magique et toute l’histoire d’un parcours sportif qui gagne sa réussite au moment où il était le plus important d’être présent : devant ceux et celles qui nous aiment et nous poussent.

Quelques jours à la maison et les roulettes de valises vont encore s’user un peu pour le dernier voyage de la saison en Turquie. Octobre, le championnat du Monde FITA, la plus importante compétition pour l’arc à poulies qui n’est pas au programme des JO, évènement tardif qui arrive après une très longue saison commencée non sans mal en décembre. La météo aura mis les nerfs à rude épreuve, avis de coup de vent, pression, usure physique mentale et matérielle, et pourtant il faut y aller. Le loup a la gueule grande ouverte, il n’attendait que nous ! Je rentre encore avec du métal autour du cou, une médaille historique de l’équipe homme, un titre de vice champion du Monde et le premier rang mondial. Dans l’ordre cette année : argent au tournoi mondial de Nîmes, record de France 598, champion d’Europe individuel et vice champion par équipe en salle, vainqueur équipe et individuel du grand prix européen à Riom, bronze équipe coupe du Monde  à Antalya, or équipe coupe du Monde à Medellin, vice champion des jeux mondiaux à Cali, vainqueur de la coupe du Monde et record d’Europe par équipe à Wroclaw, vainqueur double mixte de la finale de la coupe du Monde à Paris, vice champion du Monde FITA et désormais numéro 1 mondial !

Terminer la saison par la tête du classement mondial est une récompense magnifique, je suis heureux et fier d’avoir atteint un de mes buts. Cela ne signifie pas que je suis au-dessus de tout, grave serait mon erreur que de ne pas reconnaître ceux qui m’ont aidé, de sous-estimer mes adversaires, ou d’occulter mes coéquipiers qui me soutiennent en «live» alors sur les terrains du Monde. Je suis numéro 1 mondial, c’est un état éphémère qui rentre dans l’histoire de mon arme et je vais tout mettre en oeuvre pour tenir ce rang avec honneur et pugnacité. C’est une très grande saison, je suis passé par toutes les couleurs et j’ai fait faire beaucoup de soucis à mes proches. Ils n’auront jamais failli, ils sont incroyables, ils savent qui ils sont et ils savent qu’un jour je lèverai le rideau sur le qui ? quoi ? comment ? pourquoi ?

Je suis heureux d’apporter autant de bonheur, d’espoir, de volonté et de rêve autour de moi, c’est un moteur pour me faire avancer encore et encore. Mon but est de continuer à aller chercher les podiums, les titres, les records, parce que j’aime ça et parce que je veux faire ça. En parallèle et pour la suite, je voudrais transmettre ce que j’ai appris pour que la relève s’enrichisse de ce patrimoine d’équipe de France, qui est une belle équipe de France. Je vous remercie chaleureusement pour les messages touchant que vous m’avez envoyé durant toute cette saison. Même sans répondre systématiquement, je lis tout, et je réponds en fonction de mes disponibilités de temps, ou techniques alors à l’étranger. Ces messages me portent et donnent une raison de plus à ce que je fais, merci, et continuez !!! J’écris et je me dis souvent : «Les seules limites qui existent sont celles que je créé moi-même». Ma mère m’a rappelé il y a quelques temps ce que je lui avais dit alors que j’étais petit, jouant avec mon arc dans le jardin : «maman, un jour, je serai champion du Monde»... Continuons. En avant, calme et droit.

En route vers 2014...

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